Yves Bonnet : « Le verrou contre al-Qaida et les clandestins en Libye a sauté »


Yves Bonnet, préfet honoraire, ancien patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et fondateur du Centre International de Recherches et d’Études sur le Terrorisme (CIRET-AVT), s’est rendu pendant un mois en Libye avec une délégation internationale d’experts. L’objectif était de rencontrer les belligérants et d’évaluer la situation dans le pays. Il commente, pour France-Soir, les conclusions de son rapport de mission.

Yves Bonnet reproche à Nicolas Sarkozy d’avoir unilatéralement coupé les ponts avec Tripoli SIPA

France-Soir Vous avez successivement rencontré les pro-Kadhafi à Tripoli et les rebelles du Conseil national de transition (CNT) à Benghazi. Quelles ont été vos premières impressions ?
Yves Bonnet A l’Ouest, dans la Tripolitaine (Tripoli, ndlr), il y a encore un Etat de droit. Tout fonctionne. Ce qui n’est pas le cas en Cyrénaïque (Benghazi).

F.-S. Votre rapport de mission qualifie le conflit en cours de « guerre civile » alors que Bernard-Henri Levy affirme, quant à lui, que toutes les tribus libyennes sont unies contre le colonel Kadhafi et son régime…
Y.B. Ce que n’a pas pu vérifier BHL, c’est la réelle popularité de Kadhafi en Tripolitaine. On ne peut pas ignorer la dimension tribale dans ce pays, même si le CNT la nie, la rejette. Prenez le président du CNT de Tobrouk : c’est tout simplement le chef de la tribu locale. Pour ce qui est de Kadhafi, il a, dans le passé, fait beaucoup pour les Touaregs, en prenant leur parti contre les autorités maliennes (Le peuple Touareg vit entre la Libye, l’Algérie et aux frontières du Mali, du Niger et du Burkina Faso). Nous avons rencontré des Touaregs nigériens qui ont traversé le désert à pied pour venir se battre à ses côtés.

F.-S. Les habitants de Tripoli n’ont peut-être pas d’autre choix que celui de soutenir Kadhafi ?

Y.B. Nous nous sommes baladés librement dans Tripoli et nous avons pu parler aux gens. La popularité de Kadhafi s’explique parce que la situation sociale de la population est particulièrement avancée. Le régime n’est pas tendre sur le plan des libertés, c’est certain. Mais le niveau de vie est bon. Les Libyens sont souvent propriétaires de leur logement, ils possèdent une voiture et les prestations sociales sont assurées. Les hôpitaux sont d’un niveau comparable à celui que l’on trouve chez nous. Ce qui se passe en Libye, n’est pas une révolution sociale ou économique comme en Tunisie ou en Egypte. C’est une révolution politique.

« Les premiers jours de la révolution sont du copier-coller »

F.-S. Vous parlez de « manœuvre soigneusement préparée » à propos des premiers jours de la révolution…
Y.B. Ce qui m’est apparu clairement en visitant quatre CNT locaux, dont ceux de Benghazi, Tobrouk et Derna, c’est que le scénario des premières heures de la rébellion y est strictement le même. Du copier-coller. Cela commence par une manifestation étudiante, quinze à vingt personnes. La police réprime, on relève un ou deux morts. Ce qui ensuite entraîne l’organisation d’une grande manifestation qui met en fuite les autorités. Ces dernières, à chaque fois, ne tentent pas de reprendre les choses en main. Nous possédons des témoignages selon lesquels les ordres donnés par Tripoli étaient de ne rien faire. De fait, le terrain a été laissé aux rebelles qui ont attaqué les locaux de l’Etat : commissariats, hôtels de ville, palais de justice. Tout ce qui pouvait représenter l’autorité de Tripoli a été saccagé, détruit. J’en conclu qu’il y a eu des consignes. Je note au passage, qu’à ce moment, la responsabilité du maintien de l’ordre incombait au Général Younès (ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi) qui est aujourd’hui devenu le chef d’Etat-major des insurgés libyens.

F.-S. Vous accusez la rébellion d’avoir « détroussé » et « assassiné » des centaines de travailleurs africains.
Y.B. Ces malheureux se sont retrouvés pris entre deux feux. Accusés d’être des mercenaires à la solde du colonel Kadhafi par les gens de Benghazi, et détroussés par les forces de ce même Kadhafi quand ils tentaient de fuir vers la Tunisie ou l’Egypte.

F.-S. Peut-on parler pour autant, comme le fait votre mission, d’un « caractère raciste de l’insurrection » ?
Y.B. Aujourd’hui, l’insurrection désigne les gens de couleur noire comme des ennemis. Même s’ils sont libyens. Un chef de tribu nous a dit : « Nous les noirs, on ne veut plus en entendre parler. Ils ont pris le parti de Kadhafi ! ».

« Nicolas Sarkozy s’est embarqué trop vite dans cette voie »

F.-S. En vous lisant, on comprend que vous ne tenez pas le CNT en haute estime…
Y.B. Le CNT, c’est la Tour de Babel. On met des gens sympathiques, intelligents, ouverts et très fréquentables sur le devant de la scène, pour plaire aux occidentaux. Mais derrière eux, on voit apparaître des figures de l’ancien régime comme l’ancien ministre de la justice de Kadhafi, Moustafa Mohamed Aboud al-Djeleil, impliqué dans l’affaire des infirmières bulgares (en tant que Président de la cours d’appel, il confirma leur condamnation à mort), qui sont aux commandes. C’est troublant… Et puis, on trouve des islamistes, bien qu’ils prennent soin de ne pas trop se montrer. La branche libyenne d’al-Qaida est très vivante et elle est localisée en Cyrénaique. Dans cette région, on sent le poids de la religion. La position de la femme y est minorée, elle doit porter le voile. Il y a des barbus aussi, ce qui est très symptomatique. Le voile et la barbe qualifient un comportement sociétal. Décrire le CNT comme une institution démocratique me paraît donc prématuré. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.

F.-S. Vous n’êtes pas tendre avec Nicolas Sarkozy.
Y.B. Je ne vous dirais pas le contraire. Il a décidé seul et unilatéralement de couper les ponts avec un pays. Sans consultation préalable. C’est du grand n’importe quoi. Il s’est embarqué trop vite dans cette voie. La France a reconnu le CNT comme un Etat alors que ce n’est pas un Etat. Ce qui est extraordinaire, c’est que personne n’ait rien dit. A mon avis, juridiquement, cela n’a aucune valeur. On se demande où est le droit dans tout ça.

F.-S. Comment voyez-vous les choses évoluer ?
Y.B. L’inconnue : c’est qui va mettre la main sur les terminaux pétroliers. Mais le principal danger, c’est la partition du pays. Avec pour conséquence la déstabilisation des pays voisins sub-sahariens comme le Niger ou le Mali. C’est d’ailleurs ce que redoutent plusieurs diplomates arabes. Certains dirigeants politiques occidentaux semblent ne pas avoir lu les rapports de leurs services de renseignements. Avec la Libye, nous disposions d’un verrou solide contre al-Qaida et contre l’immigration clandestine. Il vient de sauter.