« Pour sortir de la crise, il faut restaurer le pouvoir régalien » (Christian Gomez)


Prix Nobel d’économie, Maurice Allais a depuis longtemps averti contre le risque d’une crise économique majeure. Monde & Vie aurait voulu lui demander son avis sur l’actuel krach financier. Souffrant, il nous a mis en contact avec l’un de ses anciens élèves, Christian Gomez, banquier et docteur en sciences économiques, qui porte ici un regard dérangeant sur les origines du mal et avance des solutions possibles.

La crise financière est-elle terminée ?
Non, je ne le crois pas. Aux Etats-Unis?, il n’est pas dit que les 700 milliards du plan Paulson soient suffisants, car la déflation des prix de l’immobilier devrait se poursuivre et, dans ce pays, une telle situation ne peut se traduire que par une montée des impayés. Jamais un Américain n’acceptera de rembourser un prêt, si la valeur de sa maison est inférieure à ce dernier. En effet, la maison seule est le gage du prêt hypothécaire, sans recours possible vis-à-vis de la personne physique. En outre, l’implosion de la « bulle » du crédit, qui a été un phénomène mondial, va maintenant avoir des conséquences économiques graves et cela va rétroagir sur la sphère financière. Nous ne sommes pas au bout de nos peines..
Les subprimes ont-elles joué le rôle de déclencheur d’une crise beaucoup plus large?
Absolument. Les « subprimes » qui sont des prêts à des gens gue l’on qualifie de « NINJNA » (No Income, No Job, No Asset), étaient la partie la plus pourrie de l’immense pyramide du crédit qui s’est construite au cours des dernières années, tant dans les pays industrialisés, en premier lieu dans les pays anglo-saxons, que dans les pays émergents.
Comment en est-on arrivé là?
En arrière plan de tout ce désordre, il ne faut pas oublier le mouvement désordonné de mondialisation que nous avons connu, qui a eu deux conséquences majeures: une pesée sur le revenu des ménages dans les pays anciennement industrialisés, d’où la nécessité de maintenir à toutes forces la croissance économique par des politiques expansionnistes et les afflux de capitaux dans les pays émergents. A partir de là, on comprend mieux comment s’articulent les trois grands facteurs responsables de la crise actuelle.
Quels sont ces facteurs ?
D’abord, une faillite totale de la politique monétaire menée au cours des 15 dernières années, qui a conduit à ne plus tenir compte de l’évolution des quantités de monnaie et de crédit qui étaient créées par le système financier. Cet échec signe aussi la faillite des courants de la pensée économique qui ont été dominants au cours des 20 dernières années et qui postulaient la rationalité des agents économiques dans leurs anticipations et l’efficience des marchés financiers.
Et les banques ?
Le comportement des banques a été totalement suicidaire. L’abondance monétaire crée l’euphorie et l’euphorie conduit à toujours plus de crédits … Elles se sont lancées dans une politique d’expansion « tous azimuts », développant les crédits et les spéculations de toutes sortes et tendant leurs bilans jusqu’à J’extrême. Utilisant toutes les possibilités que leur offrait le système de régulation, elles ont pratiqué un « leverage » (rapport du total des actifs au capital) au-delà du raisonnable. Cette crise, c’est aussi la faillite des autorités de surveillance des banques, qui se sont révélées incompétentes et inefficaces. La réalité est que les banques ont pu prêter sans contraintes et utiliser à fond leur pouvoir de création monétaire. C’est d’autant plus grave que le « pseudo système monétaire international » a amplifié encore le problème.
Pourquoi « pseudo système monétaire »?
Parce qu’il n’y a plus de règles au plan international, La monnaie pivot, le dollar, dépend des tribulations des politiques économiques et monétaires américaines, qui ne visent que des objectifs de politique intérieure. Ils ont ainsi pu accumuler des déficits extérieurs sans se soucier des répercussions sur le cours de leur devise. Les Etats excédentaires, profitant de la faiblesse structurelle de cette dernière, se sont liés à lui souvent après de très fortes dévaluations: comme la Chine par exemple. Ils ont pu ainsi cumuler leurs avantages « naturels » en matière de coûts avec une prime très importante résultant de la manipulation de leurs monnaies. Cela n’a pu fonctionner que parce que la zone européenne s’est: montrée très complaisante en jouant le jeu d’un « libéralisme naïf  » et en acceptant 1a destruction accélérée de son industrie.
Quelles solutions proposez-vous ?
Toutes les propositions qui sont faite actuellement restent dans le moule des réglementations antérieures issues des traités de Bâle de 1986: augmenter le capital, accroître la réglementation, etc. Toutes mesures qui se sont révélées inefficace car incapables de juguler le risque systémique. En fait, dans la ligne d’Allais, deux axes de réformes doivent être développés.
Sur le plan interne, il faut restructurer radicalement le système bancaire en dissociant la monnaie du crédit. Aujourd’hui, en prêtant ou en ne prêtant pas, les banques maîtrisent la quantité de monnaie en circulation et donc l’économie. Il faut réinstaurer le pouvoir régalien de l’Etat. Pour ce faire, Allais propose de distinguer principalement deux types de banques: les banques de dépôts, dont le rôle serait de gérer les dépôts à vue des agents économiques sans pouvoir faire des prêts et en les couvrant à 100 % par de la monnaie de base (émise par la Banque centrale) ; les banques de prêts qui re-prêteraient les dépôts à terme des clients sans pouvoir faire de la transformation. Un tel système, qui financerait plus efficacement l’économie, éliminerait totalement les effets systémiques que nous connaissons et assurerait une croissance régulière de l’économie.
Au plan international, la première des choses à faire est de fondre l’OMC et le FMI et d’appeler à un nouveau Bretton-Woods? afin de définir un nouvel étalon-monétaire à la place du dollar et établir un nouveau régime de changes fixes mais ajustables
Le système de régulation interne a-t-il déjà existé?
Non, en dépit des économistes prestigieux qui ont soutenu des approches similaires dans le passé (Irving Fisher et Milton Friedman en autres). Contre elle, il y a le poids des idées reçues et le choc des intérêts. Rendre la création monétaire aux citoyens, sous forme d’une ressource budgétaire, cela ne plait forcément pas à tout le monde, et particulièrement aux banquiers…
Propos recueillis par Antoine Court
Monde & Vie
11 octobre 2008 – n° 801