La Savoie libre prend un coup de jeune


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La Savoie libre a de plus en plus de partisans chez les jeunes. Du jamais vu dans une mouvance qui se répand désormais au-delà des groupements via le web. Enquête sur la nouvelle vague savoisienne.

Le fils d’une amie chambérienne en serait presque à désespérer sa mère. La faute à une passion survenue l’année dernière. « C’est parti de mon goût pour le reblochon, confie Victor, 15 ans. Comme ça représente la Savoie, ça m’a amené à défendre tout ce qui était savoyard, puis à taper Savoie libre sur Google. Et là, j’ai adoré ce que j’ai trouvé, comme ce gars arrêté par les gendarmes leur disant qu’ils n’ont rien à faire ici, et qui s’en va sans problème. Ma mère me tuerait si je faisais ça, mais c’est trop la classe ! » Quand l’amour du rebloch’ conduit à une envie de rébellion, nous voilà face à un signe typique de notre époque postmoderne. Un attachement au territoire allant de pair avec une défiance pour les institutions, un refus de l’autorité sous couvert d’identité, pourrait-on dire à la maman. En ajoutant que ce n’est pas un cas isolé, car de plus en plus de jeunes rêvent d’une Savoie libre.

« On n’avait jamais vu ça »

Organisateur avec la Confédération savoisienne de la commémoration annuelle en l’honneur des « Savoisiens morts par la France », Mickey Chabert a senti comme un vent nouveau le 11 novembre dernier autour du monument érigé à Etrembières il y a maintenant sept ans (voir le film qui exposait la conception et l’inauguration de ce mémorial). « Sur la soixantaine de personnes présentes, il y avait une vingtaine de jeunes avec des mecs que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, témoigne le confédéré. On n’avait jamais vu ça. » Ça, c’est l’effet facebook, avec la comémo qui devient un événement sur le réseau social, attirant sur les bords de l’Arve une nouvelle vague indépendantiste. Elle donne un vrai coup de jeune au mouvement savoisien dans lequel les moins de vingt-cinq ans se sont longtemps comptés sur les doigts de la main, surtout quand ils accompagnaient leurs parents.

Quand Internet rend savoisien

Franck, un Tarin de 19 ans apprenti menuisier, incarne cet effet web. « Je suis devenu Savoisien tout seul, en surfant sur internet, explique-t-il. En mars 2012, j’ai vu l’annonce d’une manifestation à Bonneville pour la sauvegarde de l’hôpital. Je n’avais rien à faire ce jour-là, alors j’y suis allé et j’ai rencontré d’autres jeunes désireux de sauver leur patrimoine. » Résultat, le voilà aujourd’hui membre du MCSE (Mouvement des citoyens de Savoie), côté « canal historique ». « Grâce à facebook, on s’est réveillé, et on se rend compte que de nombreux jeunes s’intéressent à la Savoie Libre », constate Germain, 19 ans, étudiant en BTS commerce dans le Chablais. Originaire de Morzine, il a grandi dans le centre de la France. « Habitant loin de la Savoie, je me suis penché sur les histoires savoisiennes via internet il y a trois ans, car je ressentais le besoin de rechercher quelles étaient mes racines. J’ai alors découvert que la Savoie devrait être indépendante, et j’ai très vite accroché, même si mes parents trouvent que c’est n’importe quoi et que ce n’est pas simple d’en discuter avec eux. »

Savoir qui l’on est

La plupart de ces jeunes ne sont pas issus de familles où l’on défend une Savoie libre. Cette nouvelle génération est portée par un sentiment identitaire que ne connaissaient pas leurs géniteurs. « Moi, je suis Savoyard et pas Français, assène Julien, 17 ans, lycéen à Chambéry et indépendantiste, de cœur. Dans cette ère multipolaire connectée, on a besoin de savoir vraiment qui l’on est, et le côté français, c’est creux. Je préfère m’ancrer dans ma région, dans son histoire et dans ses produits du terroir pour lesquels je revendique le made in Savoie, car il faut valoriser notre identité. On est beaucoup de jeunes à penser comme ça. » Un désir de racines dont nous a également causé un prof de collège mauriennais. « J’ai demandé à ma classe ce qu’elle souhaiterait étudier hors programme, et l’immense majorité a répondu : l’histoire de Savoie. » Serait-ce parce que notre passé n’est pas officiellement enseigné que nos petits jeunes veulent savoir ce qu’il a été ? En tout cas, quand ils découvrent la vision exposée par les indépendantistes, ça fait souvent tilt, comme s’ils accédaient à une sorte de graal identitaire non transmis par les autorités tant nationales que familiales. « En me renseignant via internet sur l’Histoire de Savoie, j’ai eu l’impression de découvrir une vérité cachée, confie un autre Franck, étudiant en IUT de 22 ans habitant à Cruseilles. Ce qui m’a le plus choqué, c’est d’apprendre que les livres d’histoire de Savoie avaient été brûlés dans les cours d’école par les Français. » Cet autodafe mémoriel relève-t-il véritablement du fait historique ? Peut importe finalement à Franck, qui reconnaît « ne pas tout vérifier ». Ce qui compte, c’est d’abord de retrouver une identité dans ses origines savoyardes, et d’alimenter une approche conflictuelle vis-à-vis d’un Etat français qui se révèlerait être l’occupant.

« On veut récupérer ce qui nous est dû »

« L’école ne nous apprend pas ce qui s’est passé ici, poursuit Sébastien, 25 ans, magasinier à Domancy. Des profs m’affirmaient que la Savoie était autrefois italienne, mais tout petit, j’avais entendu mon grand-père dire que cela avait été un grand pays. Bien plus tard, avec un pote, on a donc voulu lancer la Savoie libre, sans savoir qu’un mouvement avait démarré dans les années 1990. On était dans notre petite utopie, à vouloir changer le monde, tout en sachant que ce n’était pas possible de révolutionner la France. C’était un délire, mais quand j’ai rencontré Fabrice Dugerdil (voir ici) qui m’a expliqué tout ce qui se faisait depuis 20 ans et le problème des traités, ça a été la révélation. Pourtant, il suffisait de taper Savoie libre pour découvrir que notre vie serait très différente si la France respectait ces traités. » Particularité typiquement savoisienne, le droit international est mis en avant. C’est le principal argument justifiant la revendication indépendantiste. « Le truc choc, c’est d’expliquer que les lois françaises ne doivent plus s’appliquer en Savoie, y compris au niveau de la fiscalité, souligne David, un fleuriste de Vallière qui avec ses 29 printemps fait figure d’ancien parmi ces jeunes. La vidéo du procès de l’Italien qui a gagné contre le fisc (voir ici) est par exemple très efficace pour convaincre les gens que l’on n’est pas légalement français. » Pour Cédric, 27 ans et membre actif de Savoie Terre Promise, la section jeune de la Confédération savoisienne, la problématique est finalement très simple : « on veut récupérer ce qui nous est dû : nos droits ».

Une indépendance imposée par l’ONU

Il paraît curieux de penser qu’un pays va devenir indépendant parce qu’un traité datant de plus de cent cinquante ans ne serait plus applicable juridiquement. Cela relèverait ainsi davantage de la décision d’un tribunal que d’un projet politique. « Je suis certain que c’est comme ça que cela va se passer, annonce Germain. La politique ne me touche pas et ce qui m’importe, c’est de connaître l’histoire et de faire appliquer le droit. On va se libérer pacifiquement, notamment si l’on est reconnu par un autre pays. Ensuite, si l’ONU nous reconnaît à son tour non pas comme deux départements mais comme un Etat, du fait de l’absence d’enregistrement du traité de 1947 (voir ici), la France n’aura plus rien à dire et la Savoie sera libre. » Les Savoyards n’auraient-ils pas non plus leur mot à dire ? « Pas forcément, car c’est le droit qui compte, répond Germain. D’ailleurs, si l’on avait demandé leur avis aux Slovaques avant qu’ils ne deviennent indépendants, ils auraient voté non. Alors qu’aujourd’hui, l’immense majorité des habitants est pour cette indépendance. » Franck le Tarin est sur la même ligne : « Ce sera à l’ONU d’imposer à la France notre indépendance. Et nous, les jeunes, on y croit ! »

Un écrin alpin dans un monde en crise

Ces jeunes pensent aussi qu’une Savoie libre serait synonyme de prospérité, à l’instar de Jérémie, 28 ans, chargé d’affaire à la Roche-sur-Foron et fondateur de Savoie Terre Promise. Il confie que « ce nom a été choisi car l’avenir des nouvelles générations ne repose pas sur la France, sauf si l’on veut courir tout droit vers une faillite inéluctable. Nous avons tout pour nous en sortir en Savoie. Outre nos droits inaliénables et imprescriptibles, nous sommes certainement plus raisonnables que les politiques franchouillards dans la gestion de nos dépenses. La Savoie indépendante prendra le modèle politico-économique suisse qui fonctionne bien mieux ». Le modèle helvétique apparaît à beaucoup comme celui qu’il faudrait suivre. « On a cet exemple juste à côté, et la Savoie, comme la Suisse, est un pays riche qui n’a pas à payer pour la Creuse ni à s’intégrer dans un modèle européen avec l’euro, relève Franck le Tarin. On n’a pas à éponger la dette de la Grèce ou de l’Espagne alors que la Savoie n’a pas de dette. » En gros, « chacun sa merde » et la Savoie s’en sortira comme un petit écrin alpin dans un monde en crise. Selon Andy, 21 ans, étudiant en aménagement du territoire à Technolac et créateur du site IDEAS (voir ici), le pays du Mont Blanc pourrait même devenir une sorte de Qatar montagnard. « On ne va pas faire un émirat alpin, mais c’est quand même un peu ça l’idée,revendique ce jeune Savoisien défendant un projet libéral. Un pays reposant sur un tourisme haut de gamme, ce secteur qui n’est pas touché par la crise. »

« L’Europe des régions ? Jamais entendu parler »

Cette vision centrée sur une Savoie dotée de tous les atouts pour réussir n’intègre pas celle bien plus large d’Europe des régions, qui est pourtant à l’origine de la pensée régionaliste (voir ici).« L’Europe des régions, ça n’a pas vraiment de sens, nous dit Andy. La Bretagne libre ou l’Alsace libre, est-ce que ça serait possible ? En auraient-ils la capacité économique ? Alors que nous, on pourrait être indépendant. » Quand la taille du portefeuille régional prime, la pensée fédéraliste serait-elle à ranger au rayon des souvenirs ? « L’idée fédérale, celle d’Europe des régions, je n’en ai jamais entendu parler, avoue Germain. Et avec l’Euro qui se casse la gueule, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de miser sur l’Europe. » « L’Europe, c’est hors de question, renchérit David. Les jeunes parlent aujourd’hui de Savoie libre, pas du tout d’Europe des régions. » Pour celui qui se fait appeler sur facebook El Gorgo de Savwé, alias un autre Julien âgé de 24 ans, chef de rayon à Drumettaz, « le problème, c’est que les trois quarts du temps, l’Europe est à exclure, vu ce qu’elle fait. Et puis les groupements savoisiens se focalisent beaucoup sur l’exemple de la Suisse, tout en bloquant sur leurs idées de base : le droit, l’histoire et le petit pays qui s’en sortirait très bien tout seul. On ne va pas chercher plus loin, même s’il y a plein de régions qui sont niées ou divisées par des frontières alors qu’elles ont la même culture à l’origine, comme nous avec le Val d’Aoste ou le Piémont. La solution passe donc bien sûr par une Europe des régions, mais pas par l’Europe que l’on connaît aujourd’hui. »

Rivalités et problèmes de com’

Comme bien d’autres, El Gorgo revendique son indépendantisme tout en refusant d’adhérer à l’un de nombreux groupements savoisiens. « Je préfère me faire ma propre idée, et puis quand on en voit certains qui nous incitent à vivre aujourd’hui comme si la Savoie était libre, c’est un peu pathétiqueLes groupes savoisiens ont aussi un gros problème de communication. Ils n’ont pas de leaders très présentables et parlent tout le temps du droit alors que les gens s’en foutent. Ils préféreraient comprendre l’intérêt que la Savoie aurait à être libre. Et puis, tous ces groupements n’arrêtent pas de se taper dessus entre eux. » Des rivalités qui exaspèrent même ceux qui adhèrent. « Ce sont des histoires d’anciens que l’on laisse aux anciens, car ces tensions nous empêchent d’avancer, déplore Franck le Tarin, membre du MCSE. Moi, je suis en contact avec des jeunes de la Confédération ou de Pour la Savoie, et je m’en fous des embrouilles entre les chefs. » « En fait, ça nous affaiblit tous ces mouvements différents », estime l’autre Franck qui a adhéré à l’un d’entre d’eux après avoir acquis une carte d’identité savoisienne. Mais il s’en est éloigné rapidement, n’y trouvant pas un terreau propice à rassembler les Savoyards. Tout cela n’empêche pas nos petits gars de s’affairer à informer leur entourage de la situation particulière de la Savoie, et, par exemple, Sébastien nous assure avoir convaincu une vingtaine de jeunes à rallier sa cause, même si seulement trois ont adhéré au MCSE.

« L’indépendantisme met la Savoie sur le tapis »

Loin de se réduire à ceux qui rejoignent telle ou telle organisation, l’impact indépendantiste contribue à une identification à notre territoire où le politique se mêle au ludique. Les quelques 8500 fans de la page Savoie libre sur facebook témoignent d’ailleurs de cet engouement sans commune mesure avec le nombre d’adhérents des différents groupements. Mais selon Paul, étudiant en médecine de 23 ans, « heureusement que les Savoisiens sont là pour secouer le mondeSans eux, est-ce qu’on aurait d’ailleurs une Assemblée des pays de Savoie ? Ils font des actions qui marquent les esprits. Je serais personnellement plus proche de l’argumentation du Mouvement région Savoie en prônant surtout un rassemblement des deux départements, mais eux, on n’en entend pas vraiment parler. Alors que comme Envoie du Gros ou le morceau This is my Ghetto du groupe Snake Eyes (voir ici), les partisans de la Savoie libre font causer quand ils vont bloquer une douane. Et j’ai des amis qui votent pour eux. Tout cela contribue au besoin de reconnaissance d’une identité bafouée par chez nous, alors qu’elle est vécue sereinement chez nos voisins du Val d’Aoste, du Valais ou du Tyrol. Chez moi, ce besoin passe aujourd’hui par le fait de me mettre au patois, mais l’indépendantisme a le mérite de mettre la Savoie sur le tapis. »

Retour des archaïsmes régionaux

Plusieurs de nos jeunes souhaitent également apprendre une langue savoyarde aujourd’hui en voie de disparition, en l’appelant désormais arpitan. Un signe parmi d’autres que le désir de Savoie libre est loin de n’être qu’une histoire d’argent malgré la revendication de moins d’impôts qui pourrait le laisser penser. Le phénomène est assurément plus profond, dépassant également les histoires de traités pour s’ancrer, de manière encore largement inconsciente, dans cette réalité de la fin de l’Etat Nation, comme nous l’avait laissé entendre Michel Maffesoli en annonçant que des archaïsmes régionaux étaient en train de revenir alors que se tourne la page du désormais vieux monde moderne (voir ici). Bref, même si la Ligue Savoisienne vient de fermer boutique près de vingt ans après avoir fait son apparition sur la scène savoyarde, l’indépendantisme y prend une ampleur inédite en s’appuyant sur la génération internet plutôt que sur des mouvements constitués. Une tendance qui semble s’alourdir et avec laquelle va sans doute devoir faire une autre amie chambérienne dont le fils tague sur tous les murs son sigle fétiche : SLIP (Savoie libre indépendante et prospère). « Ma mère me dit que c’est bien d’être fier de chez soi mais que les indépendantistes sont fermés d’esprit, et que ça va me passer, glisse Adrien, lycéen chambérien de 15 ans. Mais je ne le crois pas. Jusqu’à présent, c’est vrai que c’est surtout un délire entre potes, mais il devient vraiment important. Et je me dis qu’il faut absolument que la Savoie devienne libre. » Il en discute d’ailleurs de plus en plus avec Victor, avec qui il s’est découvert cette passion commune. Finiront-ils par convaincre leurs mamans respectives ?

Brice Perrier