Cette opération nous a fait connaître jusqu’en Russie


Article repris  sur La-Voix-des-Allobroges
Jeudi, 14 Juin 2012 20:33

En occupant la douane de Bardonnex, les Savoisiens du MCSE n’ont pas retrouvé l’indépendance, mais ils ont réussi leur coup médiatique. Entretien avec l’un de ses instigateurs, Fabrice Dugerdil.

Le 10 juin dernier, pendant que les citoyens français étaient appelés à se rendre dans l’isoloir, une centaine de militants savoisiens prenait place près de Genève. Ils avaient d’abord été invités à se réunir sur un parking de supermarché des environs d’Annecy pour un grand pique nic dont le nom de code était : Opération liberté. L’objectif n’était pas de casser la croûte entre amis, plutôt de marquer les esprits en démontrant que les séparatistes sont encore là pour faire valoir ce qu’ils estiment être leurs droits légitimes. A savoir principalement le droit à l’indépendance résultant de la « déchéance » du seul élément juridique rattachant la Savoie à la France, le traité d’annexion de 1860. Pour les membres du Mouvement citoyens de Savoie (MCSE), cette journée allait aussi permettre de se montrer souder sur le front de la libération, malgré les dissensions qu’ils ont pu connaître ces derniers temps.

Le MCSE original

Le MCSE a en effet connu quelques déboires depuis que certains de ses membres, dont Pierre et Colette Biguet qui apparaissaient l’année dernière en leaders, ont créé une association concurrente. Egalement baptisé MCSE, mais cette fois-ci enregistré en France comme association loi de 1901, ce groupement concurrent a réalisé une sorte de coup d’état virtuel en piratant le site internet du MCSE afin de se l’accaparer. Un coup de force qui a finalement échoué, le propriétaire du site Fabrice Dugerdil ayant pu récupérer son bien et ainsi mettre un terme à ce putsch numérique. Un événement qui dévoilait une énième division de la mouvance savoisienne en créant une confusion autour du sigle MCSE.

Tous les indépendantistes étaient néanmoins appelés à participer à l’Opération liberté, sans savoir en quoi elle consisterait. Et une fois qu’ils se sont retrouvés à Epagny, les convives ont pris la route de Genève : direction la douane de Bardonnex. C’est là que devait se dérouler une action à l’origine de gros bouchons, comme on a pu le lire dans la presse qui a largement couvert l’événement (voir par exemple cet article de Courrier international). Sur place, Jean Blanc, président du MCSE et porte-parole d’un tout nouveau gouvernement de Savoie, a rapidement fait une déclaration filmée dans laquelle il exigeait l’évacuation des bases militaires françaises, la réhabilitation de la grande zone franche de 1860 – étendue à toute la Savoie -, l’application de la neutralité helvétique consacrée par un traité de 1815, l’arrêt immédiat des dépenses affectées au projet Lyon-Turin et le report sous six mois de 50% du trafic routier sur la voie ferroviaire historique. Autant de revendications qui n’ont bien sûr pas été satisfaites, ce qui n’empêche pas Fabrice Dugerdil d’être content de cette journée devenue pour les Savoisiens un bon coup médiatique. C’est qu’il aurait eu de l’écho jusqu’en Russie, d’après ce que nous dit aujourd’hui le secrétaire général du MCSE.

Fabrice Dugerdil, pourquoi avoir organisé cette « Opération Liberté » le 10 juin, jour du 1er tour des élections législatives ?

Parce que le 10 juin 1940, lorsque Mussolini a déclaré la guerre à la France qui avait capitulé face à l’Allemagne, le traité d’annexion de la Savoie a été suspendu. Et il n’a jamais été remis en vigueur, car, à la fin de la guerre, l’ONU avait exigé qu’on arrête la colonisation. La France ne pouvait donc pas demander la remise en vigueur d’une annexion territoriale. Le traité n’a ainsi été ni confirmé ni ré-enregistré en 1947, à la différence des autres traités entre la France et l’Italie. C’est que l’annexion de 1860 était contraire à la fois à la charte des Nations unies et au traité de paix de 1947 conclu entre la France, l’Italie et d’autres pays. Un traité qui demandait notamment à l’Italie de décoloniser et de quitter la Libye.

Et pourquoi vous êtes-vous rendus à la douane de Bardonnex ?

C’est un site qui se trouve dans une zone neutre et une zone franche. La neutralité impose qu’il n’y ait pas de militaires, donc de gendarmes, et la zone franche interdit la présence de douaniers. Ces derniers l’ont d’ailleurs bien compris et ils ne nous ont pas fait la moindre remarque. Ils nous ont laissé faire sans rien demander, car ils savent qu’il ne doit pas y avoir de douaniers en zone franche, d’après une décision du Tribunal de La Haye de 1932.

On a pu lire que vous aviez provoqué d’énormes bouchons en bloquant le passage à la douane. Comment cela s’est-il passé ?

Les médias ont gonflé les choses car nous n’avons pas bloqué la douane. Nous avons juste fait des barrages filtrant en faisant passer les voitures sur une seule voie au lieu de trois, et cela environ 5 minutes toutes demies-heures. Mais il y avait déjà des bouchons quand nous sommes arrivés. Nous ne sommes pas les seuls responsables des problèmes de trafic.

Donc en fait, vous n’avez rien bloqué.

On l’a fait uniquement pour les médias. Quand la télé suisse est venue, on a bloqué la douane pendant deux minutes, avec l’accord des militaires français et suisses. Sinon, on s’est contenté de barrages filtrant sur une voie afin de distribuer des tracts. Nous ne voulions pas embêter des gens qui rentraient de vacances le dimanche soir ou partaient au travail le lundi matin. Il faut savoir que si on bloque une minute, cela fait 350 mètres de bouchon. Dix minutes, ça fait donc 3,5 km, ça va très vite. Si on avait bloqué, ça aurait été ingérable pour tout le monde, surtout pour des familles qui pouvaient rentrer chez elles avec des enfants en bas âge.

Combien de Savoisiens étaient présents à Bardonnex ?

Le dimanche, nous étions une centaine. Nous sommes restés une quinzaine dans la nuit et une dizaine d’autres sont revenus le lundi matin.

Sur les images ou les vidéos visibles sur internet, on voit pas mal de jeunes, ce qui est une  nouveauté côté savoisien.

Oui, ils sont nombreux, motivés et ils font du bon boulot. Ils nous ont beaucoup aidé pour la couverture médiatique de l’opération en diffusant sur internet des images et des vidéos en temps et en heure. Cela a contribué à faire venir les journalistes.

Finalement, combien de temps êtes-vous resté à Bardonnex ?

Nous sommes arrivés le dimanche à 15h30, et reparti le lendemain à 19h30.

On a dit que vous vous étiez réfugiés côté suisse. Qu’en est-il ?

Nous avons fait nos premiers filtrages ponctuels le dimanche, et le trafic était plutôt fluide. Personne ne nous a alors posé de problème, mais les gendarmes ne pensaient pas qu’on allait s’installer là. Or nous avions prévu des provisions pour tenir plusieurs jours. Nous nous sommes donc installés pour la nuit, et, à 5 heures et demie le lundi matin, les gendarmes sont arrivés.

Ils ont voulu vous faire dégager ?

Oui, ils ont essayé de nous faire peur en nous disant qu’ils allaient tous nous embarquer, que des renforts allaient arriver et qu’ils allaient mettre le paquet. Mais comme on est là-bas en zone neutre et en zone franche, on savait qu’ils n’allaient pas faire ça. On a donc recommencé à filtrer le trafic sur une voie, et là, ils nous ont fait reculer jusqu’en Suisse, ce qui a créé un incident diplomatique.

Comment cela ?

Comme ils nous poussaient vers la Suisse, on a appelé le responsable des gardes frontières helvétiques. Il nous a dit quoi faire et il est intervenu auprès des forces frontières françaises.

Mais pourquoi parlez-vous d’incident diplomatique ?

Car un militaire français a traversé la frontière. Cela a provoqué des discussions entre Français et Suisses pendant une heure. Le commandant de gendarmerie d’Annecy est même venu sur place. Et au final, les gendarmes sont retournés en France la tête entre les jambes. Ceux qui ont fait des erreurs vis-à-vis de la Suisse, on ne les a d’ailleurs pas revus de la journée.

Combien de temps êtes-vous resté « réfugié » en Suisse après avoir été repoussé par les gendarmes français ?

Presque deux heures, jusqu’à ce que les Suisses fassent reculer les militaires français pour qu’on puisse rentrer en Savoie, vers midi.

On a pu voir sur internet le message lu dès le dimanche par Jean Blanc, le président du MCSE. Il y dit que les Savoisiens resteront sur place jusqu’à ce que le peuple de Savoie ait retrouvé ses droits. Vous êtes pourtant parti sans que ce soit le cas.

C’est vrai, on n’a pas retrouvé nos droits, mais les Suisses, eux, les ont redécouverts. Ils ont compris que les douaniers français n’avaient rien à faire en zone franche et que les gendarmes n’avaient pas à être en zone neutre.

Les Suisses ne réclament pas pour autant le respect de ces droits.

Nous avons eu affaire à la gendarmerie suisse cantonale. Ce ne sont pas des militaires. Ils ne peuvent pas prendre la décision de s’en prendre aux troupes françaises. Mais déjà à leur niveau, ils ont fait reculer les forces françaises d’occupation. Nous avons aussi vu le maire de Genève. A son poste, il ne peut rien faire non plus, mais il nous a ouvert des portes au niveau du canton et de la confédération. Ces gens se rendent compte qu’il y a un problème, et ils ont bien vu qu’aucune charge n’a été retenue contre nous pour trouble à l’ordre public ou occupation du domaine public.

Pensez-vous vraiment pouvoir récupérer ces droits et l’indépendance de la Savoie avec ce genre d’action ?

On ne retrouvera pas nos droits du jour au lendemain, car il n’y a pas encore de juges ou d’avocats qui les connaissent assez bien pour les faire appliquer. Et puis on ne serait pas en mesure aujourd’hui de gérer le territoire sans la gendarmerie. Mais cette opération nous a permis de nous faire connaître jusqu’en Russie ou en Israël. Une cinquantaine d’articles ont relayé l’info dans une vingtaine de pays.

Après que vous soyez revenu côté français, une délégation a été reçue à la préfecture d’Annecy. Qu’avez-vous dit au préfet ?

Nous ne l’avons pas vu, mais nous avons pu discuter avec son chef de cabinet. On l’a mis au pied du mur en lui disant que, maintenant, tous les Etats savent ce qu’il en est. La France ne peut plus dire qu’elle est propriétaire du territoire de la Savoie, sinon elle aurait enregistré le traité de 1860. Donc le préfet est maintenant face à ses responsabilités, et toute dérive devra être mise sur son dos.

Quel genre de dérive ?

Ce sera sa faute si des gens mal intentionnés utilisent le droit de Savoie pour faire des délits. Moi, par exemple, j’ai été condamné en première instance à trois mois fermes (ndlr : pour avoir refusé de fournir permis de conduire et papiers du véhicule à un gendarme alors qu’il circulait dans une réserve naturelle au volant d’une voiture dotée de plaques d’immatriculation savoisiennes), mais comme j’utilise le droit de Savoie, je ne passe même pas en appel. Donc si quelqu’un utilise ce droit, il devra être relaxé également. La mafia pourrait ainsi par exemple venir faire ici un casino clandestin. Et si un gendarme vient pour les arrêter, ils n’auront qu’à utiliser le droit français et il y aura nécessairement relaxe pour vice de procédure, vu que le gendarme n’a rien à faire là, même s’il a été envoyé par le procureur.

Il en dit quoi le chef de cabinet du préfet ?

Il ne peut évidemment pas prendre de décision, comme le préfet d’ailleurs, mais juste en prendre note et transmettre le message à sa hiérarchie.

Dans le Dauphiné Libéré de mardi, il y a un article où les « pacifistes » du MCSE se désolidarisent de votre action. De qui s’agit-il ?

C’est encore un truc des Biguet, qui font toujours parler quelqu’un d’autre à leur place. Là, ils ont pris un jeune. Mais c’est n’importe quoi cette histoire de branche pacifiste, car nous sommes pacifistes. On ne voit pas comment on pourrait dire le contraire. Il suffit de regarder notre site ou ce qu’on a fait ce week-end. Nous avons toujours agi pacifiquement, et sans le moindre heurt. Même les bouchons dont on a parlé, ils sont normaux, car chaque matin il y en a 3 à 5 km à Bardonnex. En fait, les Biguet ont créé une association loi de 1901 pour revendiquer le nom MCSE que l’on a déposé en Suisse l’année dernière. Ils veulent casser le mouvement en récupérant son nom, comme ils ont déjà essayé de le faire en piratant notre site.

Si certains ont enregistré un nouvel MCSE en France, vous avez de votre côté créé un nouveau gouvernement provisoire, alors que Pierre Biguet était le porte-parole de celui que l’on connaissait jusqu’à présent.

Nous n’avons pas créé un gouvernement provisoire mais un gouvernement tout court. Il est déjà reconnu par un état et devrait bientôt l’être par deux autres. Ces états, dont je ne peux pas aujourd’hui dire le nom, vont nous payer les avocats et ce sont eux qui vont défendre la Savoie à l’ONU.

Quand ça ?

D’ici à un mois, les premiers financements vont arriver.

Ils vont vous donner de l’argent ?

Non, mais ils vont payer le personnel dont aura besoin, ainsi que du matériel.

Les Savoisiens seront donc bientôt financés par des états étrangers ?

Oui, des états non européens.

Mais même avec l’aide de pays étrangers, croyez-vous pouvoir obtenir l’indépendance sans qu’il y ait une volonté de la population et uniquement pour des raisons juridiques ? Car quand on voit les scores de la Ligue savoisienne aux dernières législatives, environ 1,5%, on est très loin d’avoir en Savoie une majorité favorable à l’indépendance.

Est-ce que l’Estonie à demandé à quitter la Russie suite à un vote ? Est-ce que la Libye est sortie de sa prétendue dictature par un vote alors que moins d’1 % de la population se révoltait ? Nous, vu ce que la France nous fait subir, on peut aussi dire qu’on est en dictature. Maintenant, si la France nous prouve qu’elle a de vrais droits sur la Savoie, on voudra bien l’admettre. Mais ce n’est pour le moment pas le cas.

L’Estonie a retrouvé son indépendance quand l’Union soviétique s’est effondrée. La Libye a changé de régime du fait d’une intervention militaire de l’OTAN. On est quand même loin de ce genre de situation en Savoie.

En Estonie, quinze jours avant l’indépendance, si on avait fait un référendum, ils auraient été à 99 % contre. Et aujourd’hui, 99 % des Estoniens seraient pour. Il y a toujours une peur de l’inconnu.

Au-delà de ces estimations, c’est d’abord la dislocation de l’Union soviétique qui a fait que les pays baltes ont retrouvé leur souveraineté. Et la France ne semble pas encore en voie de dislocation…

Ah oui, vous croyez ? Avec tout ce qui se passe ? En attendant, si elle faisait respecter la loi, on aurait un meilleur train de vie. Si on respectait nos droits pour la zone franche, les Savoisiens auraient des dépenses inférieures et des revenus supérieurs, donc la vie serait plus facile.

Misez-vous en fait sur le délitement de la France comme ce fut le cas pour l’Union soviétique ?

Pas forcément, et on ne veut pas être en froid avec la France. Il faut de saines relations diplomatiques et il vaut mieux qu’on se quitte en bons termes. Mais la France qui se veut le pays des droits de l’homme ferait déjà bien de les respecter chez elle.

Reste que vous voulez qu’on donne l’indépendance à des gens qui à priori n’en veulent pas.

Est-ce que la France ne devrait pas faire appliquer les droits qui existent plutôt que de passer outre pour faire plaisir à la population ?

Bref, vous pensez obtenir l’indépendance non pas par les urnes ou par la rue, mais par le biais d’un tribunal international. Cela serait un cas sans précédent.

Et pourquoi pas ? Nous avons le droit avec nous, pourquoi ne pourrait-on pas le revendiquer ? La Savoie a été un état du 1er au 22 avril 1860, après que le roi de Sardaigne nous ait libéré de son allégeance et jusqu’au vote de l’annexion. Mais déjà avant elle avait été un état. Et même dans le royaume de Sardaigne, la Savoie avait un statut à part. Alors pourquoi l’ONU qui se bat pour la décolonisation ne demanderait pas la nôtre ?

Peut-être parce qu’il n’y a pas de volonté de la population pour aller dans ce sens…

Si, il y a une volonté, puisqu’on se bat pour ça, avec des jeunes qui se mobilisent de plus en plus.

Entretien : Antoine Foray